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Antibiorésistance, la pandémie invisible

La résistance aux antibiotiques est un enjeu de santé mondial, capable de remettre en cause le traitement d’infections bactériennes. Les plans se multiplient depuis quelques années en France et dans le monde, avec deux objectifs : agir sur notre consommation d’antibiotiques, et encourager la recherche pour trouver des alternatives.

1,27 millions de morts en 2019. La résistance des bactéries aux antibiotiques a été plus meurtrière que le Sida selon les dernières estimations du The Lancet (en anglais). L’étude, parue en janvier dernier, alerte sur les conséquences de ce phénomène, appelé antibiorésistance. L’Organisation mondiale de la Santé (OMS) en parle comme de l’une des menaces les plus sérieuses à la santé publique mondiale. Elle remettrait en cause la capacité de soigner des infections et pourrait réduire les avancées considérables faites en chirurgie, en greffes d’organes et en réanimation.  En 2050, elle pourrait même causer 10 millions de morts – soit, actuellement, le nombre de décès liés au cancer. Décryptage.

► L’antibiorésistance : qu’est-ce que c’est ?

Les bactéries sont des micro-organismes, qui s’adaptent à leur environnement pour survivre. Face aux antibiotiques chargés de les détruire, certaines parviennent à y échapper. En cas d’infection causée par une bactérie résistante, les médicaments censés la combattre ne sont plus en mesure de le faire. D’autres antibiotiques, dont le spectre d’action est plus grand, sont alors nécessaires pour traiter l’infection. Plus ces molécules à large spectre sont utilisées, plus les bactéries vont apprendre à les contrer, dans un cercle vicieux qui peut mener jusqu’à l’impossibilité de trouver un traitement. Impasse thérapeutique.

Rares sont, aujourd’hui, les bactéries pour lesquelles plus aucun traitement n’est possible. Elles sont surtout rencontrées dans des infections associées aux soins – transmises à l’hôpital – chez des patients immunodéprimés dans les services de réanimation, plus rarement en pédiatrie. Une bactérie multi-résistante n’entraîne d’ailleurs pas toujours la mort. Mais elle peut au moins retarder la mise en œuvre du bon traitement, allonger le délai de guérison voire entraîner des complications plus sévères.

© Apolline Le Romanser

En 2015, Santé publique France estimait à 125 000 le nombre d’infections liées à des bactéries multirésistantes sur le territoire français – dont plus de 5 500 morts. Cette résistance bactérienne se retrouve dans les pathologies quotidiennes. En 2020, la moitié des médecins généralistes interrogés par la Drees (Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques) a déclaré avoir été confronté à cette problématique au cours des trois derniers mois.

Il est pourtant difficile d’évaluer précisément son ampleur : la résistance des bactéries n’est souvent pas la seule responsable de la mortalité. En cas d’infection sévère, elle est facilement imputable. Mais plus difficilement quand le ou la patiente a des comorbidités, elles aussi potentiellement mortelles.

► Comment expliquer cette résistance ?

L’antibiorésistance est un phénomène biologique naturel. Certaines bactéries développent des mutations sur des gènes, qui leur permettent de résister. Elles peuvent aussi s’échanger et se transmettre des mécanismes de résistance. Surdosage ou sous-dosage, utilisation inadéquate… notre (sur)consommation d’antibiotiques renforce directement ce phénomène – même s’ils ne sont pas toujours efficaces, en particulier contre les infections virales. Plus les bactéries sont en contact avec les antibiotiques, plus elles s’adaptent.

Notre microbiote intestinal est rempli de milliards de bactéries, pas forcément sources d’infections : elles peuvent, elles aussi, développer une résistance. Car les médicaments ne ciblent pas seulement les  « mauvaises » bactéries, ni une zone précise de notre corps. « Quand on prend un antibiotique pour une angine bactérienne, il ne se localise pas simplement au niveau des amygdales. Il se diffuse partout, explique au micro de France Culture Jean-Luc Mainardi, microbiologiste à l’hôpital Georges Pompidou. Dans le tube digestif, la partie d’antibiotique restante détruit toutes les bactéries sauf celles capables de résister. » On parle alors de « pression de sélection », où seules les bactéries résistantes à tel ou tel type d’antibiotiques survivent. Ce qui favorise leur multiplication et les échanges entre bactéries pour acquérir cette résistance.

La science ne vient pas de découvrir le phénomène. Il est connu depuis la découverte des premiers antibiotiques (la pénicilline l’est en 1928). Mais cette avancée médicale majeur suscite une véritable euphorie et un âge d’or de l’antibiotique au moins jusqu’en 1990. Conséquence : ce risque est mis de côté, relégué à la recherche médicale censée être à même de trouver une solution pérenne. 

Eviter les hôpitaux et les antibiotiques n’est pas gage d’immunité pour autant. Manger, boire, toucher… nous met en contact direct avec les bactéries. Or la prise d’antibiotiques est importante chez les animaux, surtout dans les élevages ; des études commencent même à mettre en évidence la présence d’antibiotiques dans les eaux et les sols. La faute à notre consommation d’antibiotiques – qui se retrouvent dans nos selles et urines – mais aussi à l’utilisation de certains produits ménagers dits « biocides ». Là encore, il y a pression de sélection : seules les bactéries capables de résister survivent.

Suivant cette même logique, la mondialisation et le tourisme favorisent la résistance bactérienne. En voyageant dans un pays étranger, notre organisme rencontre d’autres types de bactéries, qui peuvent être résistantes. Tous les pays ne sont pas égaux : certains ne disposent pas encore d’outils de mesure et de plans nationaux sur l’antibiorésistance. Selon le The Lancet, l’Asie du Sud-Est et l’Afrique subsaharienne sont les régions du monde les plus affectées.

► Comment lutter contre cette résistance ?

Un mot d’ordre : le bon usage des antibiotiques. Consommation et prescription sont principalement visées par les politiques publiques. En mai 2015, l’OMS publie un plan d’action global, d’abord sur les secteurs de santé humaine et animale ; la dimension environnementale émerge deux ans plus tard.

Même principe en France. En 1994, le premier programme national de lutte contre les infections associées aux soins visait déjà à agir contre les bactéries résistantes aux antibiotiques à l’hôpital. Depuis 2000, les plans nationaux se succèdent ; dernier en date, la feuille de route interministérielle pour la maîtrise de l’antibiorésistance en 2016. Sensibilisation du public, formation des professionnels, surveillance du phénomène, financement de la recherche en sont les principaux points.  Et les résultats sont là : la consommation et les prescriptions diminuent. L’Hexagone reste pourtant mauvais élève : la consommation d’antibiotiques y est encore environ 40 % supérieure au reste de l’Europe.

© Apolline Le Romanser
© Apolline Le Romanser

L’effet des campagnes de sensibilisation et des plans est limité et la recherche scientifique reste primordiale. D’abord pour comprendre comment fonctionnent les mécanismes de résistance. Ensuite pour étudier d’autres molécules capables de lutter contre ces bactéries. De nouveaux antibiotiques sont mis au point, ou des médicaments déjà connus améliorés. Surtout, des alternatives sont développées : vaccins, phages – virus capables de détruire la bactérie –, molécules agissant sur la virulence de ces bactéries… « Le risque de voir les bactéries s’adapter à ces alternatives n’est pas nul, reconnaît Katy Jeannot, du Centre national de référence de résistance aux antibiotiques. C’est l’association de toutes ces stratégies qui va nous permettre de lutter contre ces mécanismes de résistance. »

Limite non négligeable : le temps. Les étapes de validation, nécessaires, sont longues. « Il s’écoule au moins dix ans entre le moment où une molécule est découverte et celui où elle peut être commercialisée. » ajoute la biologiste. Les bactéries, elles, s’adaptent en seulement quelques années, d’où la production de projections jusqu’en 2050. Et l’importance d’accélérer les recherches dès aujourd’hui.

Apolline Le Romanser

Apolline Le Romanser

Journaliste en devenir, j'aime les histoires du quotidien, flâner dans les rues de bon matin et les tasses de thé. Vous retrouverez certainement ma plume sur des sujets de société ou de santé.

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