Chronique. Fantômette, héroïne de la Bibliothèque Rose et figure d’émancipation
© Hachette / La Bibliothèque Rose

Chronique. Fantômette, héroïne de la Bibliothèque Rose et figure d’émancipation

Le temps d'une histoire (4/7) | Au milieu de livres d'enfants, redécouverte d'une jeune justicière masquée au justaucorps jaune et au bonnet à pompons. Au delà d'alimenter les rêves de milliers d'enfants, son indépendance l'a fait devenir un véritable modèle d'émancipation.

Et le confinement dure. Je l’avais commencé par une redécouverte des deux petits trolls trônant sur la bibliothèque familiale ; cette fois, c’est dans une autre bibliothèque, celle de mon enfance, que je me suis aventurée. Sur la plupart des étagères, les livres enfantins ont laissé place à une littérature plus adulte, pour se réfugier dans les rangées les plus basses fermées par deux petites portes.

Closes depuis quelques années maintenant, je les ouvre et observe attentivement les livres qu’elles renferment. Une couleur domine sur ces dizaines de petites tranches : le rose. Couleur décrétée pour les petites filles – bien qu’on commence à se rendre compte de cette absurdité – elle est aussi celle choisie par Hachette dès 1856 pour sa collection de livres jeunesse. On imagine bien le public visé. Parmi ces petits romans, quelques uns se détachent par leur couverture, qui présente une jeune justicière masquée, justaucorps jaune, cape rouge affublée d’un F, ce fameux pompon et un sourire malicieux qui ne la quitte que rarement. Avec ces quelques indices, certains auront déjà reconnu l’héroïne en question : Fantômette. Et voilà toute mon enfance qui resurgit.

Ma petite collection personnelle © Apolline Le Romanser

Il serait difficile d’affirmer que les Fantômette sont mes romans d’enfant préférés ; ce serait oublier toutes ces autres histoires que j’ai dévorées. Mais cette justicière sera toujours spéciale à mes yeux puisque c’est elle qui a accompagné mes premières lectures en solitaire. Je me revois encore, fillette de six ans emmitouflée dans ses draps décorés de petites souris, une joie non dissimulée à l’idée de lire ces lignes par moi-même. Fillette qui a pourtant beaucoup sollicité ses parents pour chaque mot inconnu – plus de dix fois par chapitre. C’est en 1961 que Georges Chaulet publie le premier tome des aventures de Françoise, élève modèle le jour et justicière masquée la nuit. 54 autres épisodes suivront. Avec 15 millions d’exemplaires vendus, l’héroïne au pompon se place dans les classiques incontournables de la Bibliothèque rose. Son visage masqué et son nom rappellent Fantômas, célèbre bandit qui joue de ses déguisements. Ses cartes de visite, seules traces de son passage, évoquent celles d’Arsène Lupin, le dandy cambrioleur ; estampillées d’un F, ces cartes la rapprochent aussi du personnage de Zorro et son célèbre Z. Trois inspirations masculines plus que probables, pour un personnage résolument féminin. Une contradiction ? Pas vraiment.

Combler le vide de modèles féminins

Car comment s’inspirer d’une héroïne qui est absente ? « Le marché monopolisé par les figures masculines n’ayant alors aucune héroïne à proposer aux enfants, Fantômette va venir combler ce manque absurde et réussir son pari, être une icône pour tous, garçons ou filles. » affirme Thomas Clerc, écrivain et maître de conférence en littérature contemporaine, dans une tribune de Libération en 2012.

Françoise, toute jeune femme qu’elle est n’est pas reléguée à des tâches dites féminines, ni même à la figure passive de soutien d’un homme. Œil de Lynx, seul protagoniste masculin, est même au second plan. Elle est active, et sa tenue en dit long : sous son bonnet à pompon, une grenade lacrymogène ; dans sa broche en forme de F, un canife ; rien de dissimulé dans sa cape mais elle peut à l’occasion faire office de parachute.

« Je voulais une fille qui fasse aussi bien que les garçons, ou mieux »

Georges Chaulet, 2011

Esprit vif, intelligence et malice enrichis d’une érudition et d’une parfaite condition physique, Fantômette résout chaque enquête seule, et sans mal. Peu importe les récompenses : elle laisse toute la gloriole aux policiers. Héroïne indépendante vis-à-vis de la gente masculine, même dans une dimension affective – du moins jusqu’au dernier épisode – elle l’est aussi de toute autorité parentale qui empêcherait ses escapades nocturnes.

Loin de définir et circonscrire un modèle de féminité, elle représente l’émancipation des codes moraux que la sage Françoise pourrait représenter. « Fantômette traite les échafaudages des bandits comme autant de libertés masculines qu’elle s’octroie le pouvoir de mettre à mal » écrit l’universitaire Christine Leroy. D’autant qu’elle ne rebute pas les habitants de Framboisy, sa ville fictive : elle fascine. Son absence de superpouvoir rend cette libération d’autant plus accessible pour les jeunes esprits qui la suivent.

Oui, cette émancipation a des limites : pour l’affirmer, Françoise est obligée de se cacher, non seulement avec son masque mais aussi dans l’obscurité nocturne. Et même anonymisée, elle reste dans un cadre moral, une apparente volonté de faire respecter l’ordre et la justice. Toutefois on imagine mal Hachette, qui censurait déjà les « Zut », cautionner une ode à la désobéissance civile destinée au jeune public du début des années 60.

« La littérature jeunesse, ça n'existe pas ! »

Les romans pour enfants ne sont pas des livres honteux qu’on ne destine qu’à de piètres lecteurs, trop irréfléchis pour saisir toute la beauté d’une littérature qui serait légitime. J’aime croire que c’est grâce à Fantômette que j’ai pris goût à la lecture. « La littérature jeunesse, ça n’existe pas ! insiste Dominique Rateau, responsable du pôle littérature jeunesse au Centre régional des lettres d’Aquitaine de 1990 à 2004. Il existe des livres, des créateurs, des éditeurs. Certains ont décidé d’offrir aux enfants des modèles. » Un modèle, Fantômette en est un. Un modèle qui m’a fait rêver, tout comme ma mère et des milliers d’enfants génération après génération. Alors merci Georges, pour ta créativité, ta plume pleine d’humour qui ne nous a jamais infantilisés ; merci pour ton héroïne qui a donné une once de confiance à la petite timide que j’étais, qui écrit maintenant ces quelques mots émus. Et repose en paix.

Apolline Le Romanser

Apolline Le Romanser

Journaliste en devenir, un brin rêveuse mais décidément très curieuse. Ce qui me passionne ? Creuser un sujet sous tous ses angles et, je l'espère, parvenir à « porter la plume dans la plaie ».

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