Chronique. Les trolls, ou l’esprit norvégien
Theodor Kitterlsen, le troll de la forêt, 1906

Chronique. Les trolls, ou l’esprit norvégien

Le temps d’une histoire (1/7) | Deux créatures juchées sur l’étagère d’une bibliothèque, redécouvertes fortuitement. L’occasion de se plonger dans les fjords norvégiens et leurs contes.

« Restez chez vous » nous répète-t-on un peu partout, depuis la déclaration de guerre de notre Président au fameux Covid-19. Non contente de retrouver mes racines bourguignonnes et loin de mon appartement d’étudiante, pas question de sortir profiter du grand air. Soit. Je décide tout de même de quitter l’écran que je fixe depuis le début de la journée – les joies du travail à distance – pour arpenter les recoins de cette maison qui m’accompagne depuis presque vingt ans. On aurait tort de sous-estimer ces murs, que certains apparentent désormais à une prison : ils regorgent de souvenirs, d’histoires emmitouflées dans un coin de notre esprit, que quelques objets pourraient tenter d’éveiller.

Direction le salon, en quête d’un nouveau livre – suivons les conseils présidentiels. Mes yeux vagabondent dans la bibliothèque familiale, remplie de romans, livres d’histoire et de voyages. Ils se perdent dans la contemplation des reliures, simples et presque identiques, mais dont les lettres dorées ajoutent un certain charme. Une touffe noire les interrompt. Ils se focalisent alors sur elle, ou plutôt sur eux, cheveux d’une petite créature au long nez, regard hagard et sourire espiègle, vêtue de haillons verdâtres. A côté d’elle, la même espèce, cheveux gris décorés d’un nœud rose et panier entre les mains, juchée sagement sur un bouchon. La même expression que son congénère, entre candeur et bêtise. Elles m’arrachent un sourire. Qui ne les connaît pas ne voit en elles que des petits monstres, bien laids il faut l’avouer. Mais ces créatures, des trolls pour ceux qui s’interrogent, sont bien plus que des êtres difformes ; avec eux, contes et légendes surgissent. Mieux encore, des souvenirs. La Norvège et ses immenses vallées glacières piégeant la mer entre deux gigantesques côtes escarpées, ses forêts de pins infinies, ses immensités vertes qui émerveillaient mon regard d’enfant. Il me vient même un air d’Edvard Grieg.

Deux petits trolls juchés sur une étagère © Apolline Le Romanser
« Dans une Europe surpeuplée, la Norvège est toujours le royaume de la Nature. […] Le troll est norvégien et incarne l’esprit naturel des forêts norvégiennes.[…]Il est la forêt et la montagne en mouvement. » Odd Hølaas

Si on met le pied sur le sol norvégien, on ne peut échapper aux trolls tant ils font partie intégrante de la culture du pays. Géants couverts de mousse ou figés comme la pierre, affublés d’une ou plusieurs têtes… ils sont le reflet de la nature en ce qu’elle a de plus impétueux. Liés aux milieux sauvages telles la forêt, la mer, la montagne et souvent tapis dans l’ombre, ils symbolisent la peur de l’homme face à une nature qu’il ne parvient pas totalement à maîtriser. Mais derrière l’effroi, une touche de fascination.

« Au loin, un rocher bougeait, inspirant la crainte et la peur. […] C’était le troll de la forêt. Son œil unique laissait transparaître toute l’horreur et la frayeur, l’or et les trésors que réclamait notre imagination enfantine » –  Le troll de la forêt

Ces contes et leurs créatures ont une origine obscure. Transmis oralement et certainement tirés de la mythologie nordique, ils traversent les continents et les âges, se mêlant à d’autres légendes et épopées. Un temps important : la christianisation de la Scandinavie, autour du Xe siècle. Les anciens dieux et rites ont alors été peu à peu remplacés par la croyance en ces « ennemis de Dieu ». Il va sans dire que tout bon troll déteste les chrétiens, et mieux vaut ne pas l’être pour éviter de finir dans son assiette. Mais si le troll est terrifiant, il n’en est pas moins stupide. Et cette crédulité mène à sa perte, si bien qu’il pourrait représenter l’indéniable domination de l’humain sur la nature, aussi fougueuse soit-elle. Du moins est-ce ce que le conteur se plaît à penser. 

« « Si tu fais comme moi et que tu perces un trou dans ton estomac, tu pourras avaler tout ce que tu voudras. » […] Alors le troll s’exécuta et comme vous pouvez l’imaginer, il se tua. » – Askeladden et le troll

Longtemps méprisés et considérés comme une simple culture populaire, ces contes ne sont mis par écrit qu’à partir du XIXe siècle, âge du romantisme où priment le subjectif et l’imaginaire. Comme le rappelle Per Erik Borge dans son ouvrage Troll, tandis que les Danois ont Anderson, les Norvégiens bénéficient de deux auteurs férus de folklore scandinave : Per Christian Asbjørnsen et Jørgen Moe. Même s’ils reprennent les contes à leur convenance, ils posent les jalons d’un héritage culturel fortement ancré, au point que la Norvège est estampillée « Pays des Trolls ».

« Les pins bruissent, les peupliers tremblent, les ruisseaux clapotent et les bouleaux frémissent. […] L’esprit se penche sur son violon, faisant résonner son archer sans cesse en mouvement. » – L’esprit de la cascade

Ces legs se retrouvent dans presque chaque boutique de souvenirs, la plupart des visites guidées et une bonne partie des attractions touristiques. Il serait bien sûr tentant de regretter que ces légendes soient désormais réduites à des anecdotes distribuées par des guides – société de consommation et de loisirs oblige. Mais je préfère garder l’image, naïve sans doute, de mon enfance, de cette femme au sourire rêveur nous racontant comment deux armées de trolls, figées par le soleil, forment les montagnes sous nos yeux. Et comment ces histoires bercent des petits Norvégiens. Il n’y a plus qu’à espérer que cette image d’une contrée inaltérée et sauvage ne devienne pas trop rapidement un lointain souvenir.

Apolline Le Romanser

Apolline Le Romanser

Journaliste en devenir, un brin rêveuse mais décidément très curieuse. Ce qui me passionne ? Creuser un sujet sous tous ses angles et, je l'espère, parvenir à « porter la plume dans la plaie ».

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