En Biélorussie, les raisons d’une colère qui ne faiblit pas
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En Biélorussie, les raisons d’une colère qui ne faiblit pas

Révoltes biélorusses (2/2) | Les manifestants biélorusses, qui exigent de nouvelles élections depuis trois mois, ne faiblissent pas malgré la répression. Si le caractère liberticide du régime est la première cause évoquée, la situation économique et la fragilisation de la figure du président Loukachenko ne sont pas étrangères à la résistance de l’opposition populaire.

Canons à eau, matraques, fumigènes et gaz lacrymogènes face à une foule arborant fièrement des drapeaux rouge et blanc. Dimanche dernier, comme chaque dimanche, ils étaient des milliers à fouler le pavé de Minsk, capitale biélorusse, pour réclamer de nouvelles élections libres. Exiger un État de droit. Au point d’obtenir le prix Sakharov, plus haute distinction décernée par l’Union européenne aux actions en faveur des droits de l’homme.

Comme nous l’expliquions ici, l’ampleur de cette colère populaire est inédite. Depuis la douteuse réélection d’Alexandre Loukachenko le 9 août, avec plus de 80 % des suffrages, les protestations ne faiblissent pas. Réputée apolitique, la population biélorusse semble désormais mue par une volonté implacable. « L’important, c’est que les Biélorusses ne peuvent plus avoir confiance en Loukachenko […]. Ce n’est pas arrivé du jour au lendemain mais petit à petit, ce qui se passe est une révolution des consciences.» déclarait en août Svetlana Tikhanovskaïa, dans un entretien au Monde. Si la principale opposante du « dernier dictateur d’Europe » s’est réfugiée en Lituanie dès le lendemain de l’élection, elle n’en reste pas moins très influente. Et déterminée, en témoigne sa récente demande au président biélorusse de rendre le pouvoir, sans quoi elle appellerait à la grève générale dès le 26 octobre.

Ce n’est pourtant pas la première fois que la population s’oppose à M. Loukachenko, au pouvoir depuis 1994. En 2010, les protestations ont même failli faire vaciller le régime. La répression l’avait tout de même emporté, au prix de sanctions européennes. La position d’arbitre que s’était taillé Minsk lors la crise ukrainienne, en 2015, avait adouci ses relations avec l’Union européenne et induit son inaction lors de nouvelles élections – tout aussi frauduleuses.

1994, seule élection libre de l’histoire biélorusse

2020 est différente. Trois mois après un résultat qu’aucun observateur indépendant n’a authentifié, l’opposition populaire dure. Il faut dire que depuis son indépendance, en 1991, le pays n’a connu qu’une seule élection libre. Une fois au pouvoir, en 1994, Alexandre Loukachenko ne se risque pas au jeu démocratique. Il contrôle chaque scrutin : la couverture médiatique est maîtrisée, les opposants sérieux évincés et les résultats falsifiés. Ils sont même connus à l’avance, ironie révélatrice de ce simulacre. L’erreur de l’autocrate aura été de sous-estimer la gente féminine en autorisant la candidature de Svetlana Tikhanovskaïa, lancée en politique suite à l’arrestation de son mari, célèbre vidéaste et opposant du régime.

Cette répression ne se retrouve pas uniquement tous les cinq ans : elle est quotidienne. Elle passe d’abord par une police très présente et violente. « Le seul ministère de l’Intérieur dispose en 2011 de 1442 agents pour 100 000 habitants » explique le politologue et journaliste Valeri Karbalevitch, dans son ouvrage Le satrape de Biélorussie : Alexandre Loukachenko, dernier tyran d’Europe. Un record mondial.

Dès 1996, la réforme constitutionnelle impulsée par le président supprime tout contre-pouvoir réel. Arrestations des opposants, surveillance de « l’élite » socio-économique, société civile muselée, presse indépendante quasi-inexistante… aucune opposition stable ne semblait jusqu’à présent être à même de se former. Le caractère liberticide du régime est la première cause retenue pour expliquer ce soulèvement ; pas la seule.  « Aucun pouvoir ne tient uniquement sur la répression pendant un quart de siècle. » tranche la politologue Anna Colin-Lebedev au micro de Guillaume Erner, sur France Culture. Le contexte économique et social a son importance.

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Dès son arrivée au pouvoir, Alexandre Loukachenko a alimenté la nostalgie soviétique. Symbole de ce revirement : le remplacement du drapeau rouge et blanc de la République de Biélorussie par l’ancien, rouge et vert, hérité de l’URSS – seuls la faucille et le marteau sont retirés. Surtout, le président prône le socialisme de marché : l’économie biélorusse est intégrée dans le commerce mondial, mais les entreprises sont possédées à 80 % par l’État – ce qui accroît le contrôle sur la population salariée. À cette économie nationalisée s’ajoute un faible taux de chômage, de pauvreté et d’importants services publics. Telle est la base du « pacte social » qui lie l’État biélorusse à la population : sa liberté contre la stabilité et la justice sociale. « Dans le discours d’Alexandre Loukachenko, la démocratie n’est pas définie en termes de garanties institutionnelles ni de protection des libertés individuelles, mais en termes de satisfactions pour toute la population de besoins fondamentaux. » souligne le sociologue Ronan Hervouet

Le « miracle économique » dont se targue le gouvernement biélorusse relève plutôt du mythe. L’économie du pays dépend largement du grand frère russe, notamment ses tarifs préférentiels en hydrocarbures. Et la situation économique se dégrade. « La crise économique qui touche particulièrement la Biélorussie depuis 2011 menace fondamentalement le fonctionnement politico-économique du régime que Loukachenko a mis en place à partir de 1994 » poursuit le chercheur. En conséquence, les services publics se détériorent et l’insatisfaction croît. Le pacte est rompu. La période soviétique, que la jeunesse particulièrement mobilisée n’a jamais connue, est synonyme d’archaïsme.

« Buvez de la vodka, allez au sauna et travaillez dur »

Alexandre Loukachenko se présente lui-même comme une figure protectrice, le « Batka » – père du peuple. Sa figure dominante et charismatique a aussi pu lui permettre une certaine stabilité. Mais aux élections frauduleuses s’ajoute une très mauvaise gestion de la crise sanitaire. Un possible autre élément déclencheur. Malgré des chiffres officiels plutôt avantageux (500 morts), ils n’ont été authentifiés par aucune autorité indépendante. Surtout, le président a minimisé ce qu’il considérait n’être qu’une « grippette ». « Buvez de la vodka, allez au sauna et travaillez dur » lançait-il en mai dernier. Aucune mesure sanitaire n’était prise et les personnes âgées, sa base électorale, ont légitimement pu se sentir lésées.

Le régime d’Alexandre Loukachenko n’a jamais été aussi fragilisé ; la population, jamais aussi mobilisée. Prédire la chute imminente du régime Loukachenko serait pourtant un raccourci hasardeux. Une chose est sûre : ses contempteurs ne renonceront pas si facilement à leurs revendications.

Apolline Le Romanser

Apolline Le Romanser

Journaliste en devenir, un brin rêveuse mais décidément très curieuse. Ce qui me passionne ? Creuser un sujet sous tous ses angles et, je l'espère, parvenir à « porter la plume dans la plaie ».

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