Joker : vers une banalisation de la violence ?
© Warner Bros

Joker : vers une banalisation de la violence ?

AVERTISSEMENT : cet article utilise des exemples tirés du film, et risque donc de vous spoiler, bien que ce n’est pas ici le but. Mais vous êtes avertis.

En octobre paraissait Joker, de Todd Phillips. Très attendu, ce film promettait de révéler les origines du plus grand ennemi de Batman. Entre admiration et déception, les avis post séances sont partagés, mais un élément les recoupent tous : la violence. Pourrait-on alors dire que Joker tend à banaliser une certaine violence ?

Violences multiformes

Ce film est effectivement empreint d’une très grande violence, que l’on pourrait qualifier de polymorphe.

La première omniprésente et qui nous saute aux yeux est la violence physique. La violence dans sa forme la plus brute, la plus choquante sur l’instant. Arthur subit, il se fait tabasser, souvent devine-t-on. Cela arrive d’ailleurs dès la deuxième séquence, durant laquelle Arthur Fleck essaie de jouer le rôle d’un clown joyeux, et se fait tabasser par des gosses en pleine rue. La violence sous sa forme la plus gratuite émeut le spectateur. Arthur nous fait pitié. Ce sentiment se confirme plus tard, quand le comédien se prend le même genre de coups, mais dans le métro cette fois, et par des hommes adultes. Cette violence s’accentue au cours du film, jusqu’à atteindre son paroxysme : l’assassinat de sang froid. C’est cette fois Arthur qui en est l’auteur. En subissant la violence, il s’exprime par la violence. D’ailleurs, cette violence physique est reprise par les manifestations sociales qui prennent également de l’ampleur au fil des minutes.

« Le pire quand tu as une maladie mentale c'est que les gens aimeraient que tu fasses comme si tu n'avais rien. »
Arthur Fleck

On remarque ensuite une autre forme de violence, moins flagrante mais autant présente : celle psychologique. Elle se manifeste tout d’abord par celle que subit Arthur. On devine qu’il doit avoir des problèmes d’ordre mental. Son rire en dit long sur le sujet. Qui n’est pas mal à l’aise face à ses fous rires incontrôlables et mal venus ? Mais ces traits de caractères lui valent les regards dédaigneux de ceux qu’il croise. Il est sans cesse jugé, rabaissé silencieusement. Arthur Fleck est violemment ignoré, quand il aurait besoin d’attention. Il en a tellement besoin de cette attention, il l’imagine. Mais cela conduit bien souvent au désenchantement. Le folie qui habite le film entier peut paraître violente pour le spectateur. On est bien content que cela se passe derrière un écran, et que cet Arthur Fleck ne soit pas réellement en face de nous. C’est là un habile tour de main de Todd Philips : en ressentant ce malaise, on se rend compte que nous aussi on aurait peut-être ignoré cet individu.

Troisième forme de violence, et peut-être bien la plus choquante : la violence sociale. Le fossé existant entre les habitants de Gotham City et ses dirigeants. Cette ville est menée par une élite déconnectée de la réalité, et qui se prétend représenter l’ensemble des habitants. Cette élite dirigeante est représentée par Thomas Wayne, patron de l’une des (si ce n’est pas la) plus grandes entreprises de la ville. Ce candidat aux élections municipales vit dans un manoir retiré de la ville, s’habille toujours en costume, a des valets… Les habitants de Gotham City, eux, se font envahir par les rats, travaillent comme des dingues pour des salaires de misère, et vivent entassés dans des immeubles insalubres. Alors n’est-ce pas violent, quand un gars dont les poches débordent de billets, prétend savoir ce que vivent les habitants de cette ville ? Cela peut être vu comme une forme de condescendance, ou au mieux d’incroyable incompréhension.

De la violence, oui, mais pour choquer

Joker est ponctué, ou plutôt bombardé d’images violentes. Combien de fois l’envie de détourner le regard se saisit-elle du spectateur qui regarde ce film ? Plusieurs fois, et dans un film, c’est beaucoup. Mais le réalisateur ne choisit pas de montrer de la violence pour montrer de la violence. Non, son objectif est de déranger, de choquer. Évidemment que l’on se recroqueville sur notre siège ou dans notre canapé quand on voit un mec avec la peau sur les os sans défense se faire tabasser par trois gaillards bourrés et musclés ! Mais c’est une évidence qui a pour but de nous révolter. Par ces actes violents, on comprend (mal)heureusement la manière dont Arthur s’exprime par la suite. Certes, tuer n’est pas la solution, mais c’est celle qu’il a trouvé. Cette ambiance est relevée par la musique, tantôt angoissante, tantôt enjouée. Elle se manifeste quand le personnage est hanté par ses pensées sombres, ou quand il trouve enfin son identité à travers Joker.

Un problème se pose pourtant, c’est si le film ne choque pas. Si c’est le cas, le but est alors de dénoncer une banalisation de la violence qui tend à se produire dans nos sociétés actuelles. Un intermédiaire est notamment mis en avant, celui des médias, omniprésents dans ce film. Avant même de voir la première image, on peut entendre une émission de radio. Ensuite, c’est la télévision qui prend le relais, et particulièrement les talkshows américains. Si ceux-ci ne nous apparaissent pas directement violents, on remarque bien qu’ils ont un rôle de perversion vis-à-vis de la société, que Joker a d’ailleurs décelé.

Une violence, miroir de la société ?

Si l’on prend un peu de recul, on se rend compte que toute les formes de violence présentes dans ce film le sont aussi dans la société réelle d’aujourd’hui. L’exemple le plus flagrant, ce sont les manifestations dans les pays, immanquablement marqués de violences : Hong-Kong, Chili, Liban, Bolivie, Équateur, Irak, Espagne, et même France…

La violence psychologique, mais surtout l’ignorance face à ceux qui « dérangent », est omniprésente aujourd’hui. Pour avoir un exemple, regardez au coin de la rue. Le rejet de l’autre, le dégoût, ou la peur, qui poussent à l’ignorance. Cette violence est présente partout.

Enfin, la violence sociale… On pourrait reprendre les exemples des pays cités ci-dessus, et on pourrait même aller plus loin en citant tous les pays du monde.

« J'espère vraiment que ma mort aura plus de cents que ma vie. »
Arthur Fleck

Il y a quand même une question à se poser quant à la violence manifestée de manière physique par ceux qui se révoltent, prenant modèle sur le clown assassin des riches. Ces personnes, qui mettent le feu aux voitures, qui s’en prennent à des policiers… pourquoi font-elles ça ? C’est là que ce film se montre cruellement réel. Ces manifestants ne sont pas assoiffés de l’envie de faire du mal. Ils ont juste envie qu’on les écoute, et qu’on les prenne en considération. Encore une fois, ce n’est pas la solution. Mais c’est une problématique relevée par ce film. En changeant d’échelle et au regard de l’individu, c’est la même chose. Quand Arthur Fleck est invité sur le plateau de Murray Franklin et montre Joker au monde entier, on commence à le prendre au sérieux à partir du moment où il crie. Avant, c’était un petit rigolo, un clown. Mais quand il monte le ton au-dessus du présentateur, c’est là qu’il est pris en considération.

Alors certes, Joker est un film violent. Joker est un film choquant. Mais bien loin de banaliser la violence, au contraire, il l’expose en soulevant un problème. Il inverse les rôles, et nous fait prendre conscience que la violence que nous voyons est parfois moins puissante que l’inaction et la non considération de ceux qui en sont témoins.

Avec Joker, Todd Phillips brise les principes du héros de cinéma. Il fait d’un homme banal et sans charisme un personnage central, capable de mobiliser par son réalisme, jusqu’à faire du masque de clown, fictif à l’origine, le symbole des révoltes ancrées dans la réalité.

Margaux Dubrulle

Margaux Dubrulle

Étudiante en Histoire engagée sur la voie du journalisme, et curieuse à plein temps armée d'un stylo. Si tout est source d'inspiration, j'écris passionnément à propos de cinéma.

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