La contre-attaque de l’Union Européenne face au Covid-19 : décryptage éco
© François Lenoir / Reuters

La contre-attaque de l’Union Européenne face au Covid-19 : décryptage éco

Le 20 mars, Ursula Von Der Leyen, présidente de la Commission Européenne, annonçait une décision historique, du jamais vu à l’échelle européenne : suspendre les règles de discipline budgétaire. Quelques jours plus tôt, la Banque Centrale Européenne (BCE) avait déjà mis sur pied un plan de 750 milliards d’euros pour contrer la crise économique causée par le Covid-19. Que signifient ces décisions ? Décryptage de la réponse économique des institutions européennes face à la pandémie.

Ne vous y méprenez pas : rien d’anodin dans l’annonce d’Ursula Von Der Leyen vendredi dernier. Ce sont de véritables piliers du traité de Maastricht qui vont être suspendus, par l’activation d’une « clause de dérogation générale au pacte de stabilité et de croissance », et notamment à la « règle d’or budgétaire ». Pour s’y retrouver, voici un peu de vocabulaire spécifique. 

C’est un pacte fondateur de l’Union Européenne, inscrit dans le traité de Maastricht. Il comprend toutes les règles que se doivent de respecter les États de l’UE en termes de politique budgétaire. Parmi elles, se trouve la règle d’or budgétaire.

Elle est composée de deux points principaux :

  • Le déficit public d’un État ne doit pas dépasser 3% de son PIB. Cela signifie que, pour chaque État membre de l’UE, on définit un montant en euros égal à 3% de son PIB ; les dépenses de cet État ne devront pas dépasser ses recettes de plus que ce montant.
  • La dette publique ne doit pas dépasser 60% du PIB de l’État. Ce sont donc les emprunts de l’État qui sont restreints cette fois-ci.

Si ces règles ne sont pas respectées, l’Union Européenne a prévu des sanctions pour les États membres. Pourtant, en réalité, elles ne sont que très rarement mises en place. Par exemple, en 2019, l’Italie a échappé à l’ouverture d’une procédure disciplinaire pour déficit excessif ; et pour cause, la dette publique du pays s’élevait à plus de 130% du PIB, bien loin des 60% réglementaires. Le moins que l’on puisse dire est donc que l’institution européenne n’est pas extrêmement sévère avec ses États membres, peut-être parce qu’elle a conscience de la sévérité de la règle d’or, très difficile à respecter pour des pays n’ayant pas l’habitude de l’austérité. Ces règles viennent d’être suspendues, à cause du Covid-19.

La suspension de la règle d'or

Qu’est-ce que cela signifie? Tout simplement que les États ont carte blanche pour faire face à la crise. Ils peuvent donc décider de dépenser tout l’argent nécessaire, sans avoir à se soucier des conséquences sur l’inflation, sur la dette publique, et sur le déficit budgétaire. Or, si un État membre sévèrement touché par le Covid-19 investit massivement, cela va avoir trois effets : une augmentation de la dette publique, puisqu’il faut emprunter ; une augmentation du déficit budgétaire, puisque le gouvernement ne respectera pas le budget fixé pour cette année ; et une hausse des prix, c’est-à-dire de l’inflation. Tout ce que l’Union Européenne déteste. (Pour en savoir plus sur ce sujet, vous pouvez lire l’annexe « Pourquoi investir provoque de l’inflation ? » à la fin de l’article).

Capture d'écran de « Dessine-moi l'éco : La création monétaire, un taux d'inflation à contrôler » (YouTube, 12 juin 2012)

Des conséquences inévitables à long terme

L’UE fait donc une croix sur ses principes, le temps que les États membres se remettent de la crise. Mais alors, quand est-ce que l’on pourra annoncer que la crise économique sera finie, et que tous les États membres en seront sortis ? Il y a fort à parier que le rétablissement complet (si rétablissement complet il y a) ne sera pas simultané entre les 26 États membres européens. Et cela pose d’épineux problèmes à l’institution européenne.

En effet, on peut très bien imaginer que les pays profitent de cette situation pour investir plus que nécessaire, puisqu’il n’y a aucun risque de sanction pour l’instant. Pourtant, pour les raisons que nous avons déjà expliquées, être trop dépensier n’est pas du tout souhaitable pour les États. Une inflation massive nous plongerait dans l’instabilité constante, voire dans une crise sociale et humanitaire (jetez donc un œil au Venezuela). Une augmentation de la dette ne ferait qu’enfoncer l’État dans la crise. Car oui, lorsque l’État contracte une dette, il doit la rembourser avec des intérêts, ce qui lui coûte cher. Quant au déficit budgétaire, si ce n’est pas grave à court terme, les comptes devront bien être rééquilibrés à un moment donné, et cela passera quasi-inévitablement par des mesures d’austérité, comme payer un peu moins les fonctionnaires, ou limiter les allocations, augmenter les impôts. Rien qui ne fasse plaisir à notre porte-monnaie de simple citoyen.

Politiquement aussi, la crise économique liée au Covid-19 aura immanquablement un impact important sur l’Union Européenne. Comme évoqué plus haut, le retour en arrière, c’est-à-dire à l’application de la règle d’or budgétaire, va nécessiter beaucoup d’habileté de la part de l’institution européenne : il faut prendre garde à ce que les États membres ne profitent pas de la situation, ce qui entraînerait inflation et dettes sans fond. Mais ne pas non plus « couper les vivres » trop tôt, c’est-à-dire affaiblir les pays en ne leur laissant pas le temps nécessaire pour retrouver une bonne santé économique. D’autant plus que les pays européens ne sont pas tous affectés de la même manière par le virus, et ne le seront sans doute pas dans les semaines à venir. Un vrai casse-tête !

Et après ?

Deux scenarii semblent plausibles. Premièrement, il se peut que l’Union Européenne tarde à rétablir la règle d’or budgétaire, qui n’était déjà que peu respectée par les États membres. La zone euro encourt une sévère crise économique due à l’inflation et à une dette trop importante. Si l’Union Européenne ne parvient pas à réguler la situation, cela pourrait l’affaiblir politiquement. Même risque si la règle d’or budgétaire est rétablie trop tôt : l’opinion publique européenne pourrait en être entachée.

Selon l’autre scénario, l’Union Européenne prend conscience de la crise qui se prépare, et trouve des mesures d’ajustement. Par exemple, elle fait évoluer la règle d’or budgétaire, demandant aux États membres de rentrer dans le rang de manière progressive, au fur et à mesure qu’ils se rétablissent. Ainsi, elle évitera peut-être d’être jugée « trop dure » par les pays sévèrement touchés, et « trop flexible » par ceux qui ne l’ont que peu été. Une issue plus que souhaitable, bien qu’évidemment peu aisée à mettre en place : l’Union Européenne sortirait plus forte de cette crise qu’auparavant.

Lorsqu’énormément de monnaie arrive en même temps dans l’économie, la monnaie perd de sa valeur. Une image toute simple permet de le comprendre : si un producteur de pommes, par exemple, récolte ses pommes et les place sur le marché, il espère en tirer un certain prix. Malheureusement, si c’est la saison de la récolte des pommes, le producteur va avoir de la concurrence. Pour être sûr de les vendre, il va donc devoir baisser le prix de ses fruits.

Même si cela paraît plus dur à comprendre avec de la monnaie qu’avec des pommes, c’est exactement la même chose ! L’afflux de monnaie fait baisser sa valeur. Mais pourquoi les prix augmentent, alors ? Parce que pour compenser, il faudra augmenter les prix nominaux.

Allez promis, ce n’est pas si compliqué. Le prix nominal, c’est le prix écrit sur l’étiquette. C’est donc un chiffre, mais il n’est pas forcément représentatif de la valeur de l’objet.

Si l’on reprend notre exemple fruitier, supposons que les pommes sont vendues 1€ le kilo. Si la monnaie perd de sa valeur, 1€ vaudra moins qu’avant. Mais puisque les pommes gardent la même valeur, c’est-à-dire qu’il faut toujours la même somme pour les produire, leur prix nominal va augmenter. Or, les prix varient simultanément : si le prix des pommes augmente, c’est aussi le cas de tous les produits. De fait, le coût de la vie augmente lui aussi ; notre producteur, lui, devra donc toujours se rémunérer suffisamment pour subvenir à ses besoins.

Le mois suivant, il va donc augmenter nominalement son salaire en se calquant sur l’augmentation du prix de la nourriture, par exemple. Ainsi, pour compenser, le producteur va augmenter le prix nominal de ses pommes : elles seront maintenant vendues 1,20€ le kilo, par exemple. Mais ce n’est pas pour autant qu’elle est devenue meilleure ou qu’elle représente plus de valeur !

On comprend donc que l’augmentation des prix n’est pas grave, si la structure des prix n’est pas modifiée, c’est-à-dire si, par exemple, il y a toujours le même écart de prix entre une pomme et une poire. Malheureusement, cela nécessite une constante adaptation, et cela n’est pas simultané. Tout cela produit de l’instabilité ; et l’instabilité est tout ce que cherche à éviter l’UE.

Marine Salaville

Marine Salaville

Dynamique et -normalement- pleine de bonne humeur, je suis une apprentie journaliste qui cherche à se spécialiser dans les thèmes économiques et internationaux. Mon sujet favori ? L’Union Européenne, mais ça ne vous aura peut-être pas échappé…

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