Les biffins de Montreuil s’organisent pour sortir de la débrouille
A Montreuil, dans une maisonnette louée par l'association Amelior, les biffins peuvent venir réserver une place pour le marché, qui a lieu un mercredi sur deux. Marine Salaville

Les biffins de Montreuil s’organisent pour sortir de la débrouille

A Montreuil, la mairie permet aux biffins d'organiser deux marchés par mois, à la Croix de Chavaux. Grâce à l'action de l'association Amelior, fondée par et pour ces revendeurs à temps plein, 300 personnes vivent de la biffe.

Au 107 rue Parmentier à Montreuil, on trouve une petite maison à la porte toujours ouverte. Après avoir traversé un couloir, donnant sur des pièces toutes plus en désordre les unes que les autres, on débouche sur le bureau. À droite, derrière une table que l’on devine à peine sous la paperasse et les objets en tout genre, Mihaela Stefan, coordinatrice chez Amelior, tient les inscriptions pour le marché de mercredi, à la Croix de Chavaux. C’est là que les biffins, des revendeurs précaires et pourtant travailleurs à temps plein, peuvent se faire acheter leurs trouvailles.

Justement, Marlène, une petite dame pleine d’énergie, entre dans le bureau avec assurance. Elle s’assoit, et son bagout permet rapidement de comprendre la raison de sa présence au marché. Elle ne perçoit qu’une petite retraite, alors elle s’offre un complément de revenus en vendant à la Croix de Chavaux : « Tant que je suis valide et en bonne santé, je continue ». Mais Marlène refuse de se définir comme un biffin : pour elle, ce n’est pas un métier, elle préfère donc dire qu’elle « vide ses placards ». Cette activité lui permet, de temps à autre, de mettre du beurre dans les épinards, ou plutôt de « s’offrir du champagne à Noël », glisse-t-elle en riant

Tous précaires

Parce que biffer, « c’est pas de la vente pour partir au ski », confie Samuel Le Coeur, le président d’Amelior. Le plus souvent, cela permet une petite amélioration de la qualité de vie des biffins : un meilleur accès à l’éducation ou à la santé, quand ce n’est pas pour payer le loyer ou de quoi manger. 

Si les biffins sont effectivement tous économiquement précaires, leurs situations sociale et administrative sont variées. Alors que la retraitée parle sans discontinuer, une petite voix se fait entendre. Une septuagénaire demande de l’aide : elle ne peut pas monter seule les quelques marches devant la maison à cause de douleurs aux genoux. Marlène trottine jusqu’à elle et lui donne le bras pour l’aider. Avec beaucoup de pudeur, la vieille dame explique qu’elle aussi a des difficultés financières, notamment à cause de délais administratifs, qui la contraignent à biffer pour vivre. Son mari est mort en décembre dernier, et elle attend toujours la pension de reversion : « Comment ça mon dossier est en cours ? Vous dormez dessus ? ».

Les deux retraitées parties, Bouhlel, d’origine algérienne, entre dans le bureau. Sûr de lui, il tend ses 24 euros à Mihaela qui réplique, le regard sévère, qu’il doit aussi s’acquitter d’une caution de 10 euros. Pourquoi ? « Parce que les gens ils laissent la merde ! » répond du tac au tac la gérante.

Bouhlel a 63 ans et a travaillé toute sa vie. La biffe, il n’aime pas ça. Ancien salarié, au chômage depuis deux ans, il n’en fait que par nécessité : « Si je trouve un travail, si je gagne même 1000€ [par mois], je laisse tout tomber ».

Face à Mihaela, pourtant sa cadette, il se défend comme un élève injustement puni : « C’est pas moi Madame, je sais qui laisse la merde, c’est pas moi ». Un peu plus loin, il explique à demi-voix : « Moi, je fais des brocantes au propre. Quand je suis arrivé en France en 1975, on était bien. Maintenant, avec l’Europe, tout a changé. » Depuis l’adhésion de la Roumanie à l’Union européenne, les Roumains affluent à Montreuil ; pour lui, ce sont les responsables du désordre après le marché. 


Mihaela Stefan, biffin reconvertie, a décroché un CDI en tant que coordinatrice au sein de l’association Amelior. Eléa Morel

Justement, deux Roumains en survêtement se présentent à l’inscription. Ce sont les voisins de Mihaela. Eux aussi sont contents de vendre au marché de la Croix de Chavaux. L’organisatrice renchérit : « C’est vrai, ici c’est organisé, t’es en sécurité ». Comme elle, ils ont commencé par vendre à la sauvette au marché de la porte de Montreuil, surnommé : « la galère ». Vols, courses-poursuites, dégradations, gaz lacrymogènes… C’est un vrai soulagement pour eux de ne plus vivre ces journées sous tension, d’autant qu’elles ne leur rapportaient pas grand-chose.

Comme une famille

Willy, béret sur la tête et tenue impeccable, surgit. Lui, il aime la biffe. Il explique, avec une expression mêlant fierté et malice, qu’il fait maintenant « de grandes affaires ». D’ailleurs aujourd’hui, il est à la recherche d’un meuble. Willy passe ses journées à arpenter les brocantes, à dénicher des objets, et à les revendre plus cher. Il « connaît tout le monde », et ce réseau développé, en plus d’une parfaite connaissance des environs, lui a permis de devenir un professionnel de la brocante. « Au marché, ils sont comme ma famille, c’est toujours les mêmes visages », confirme un autre biffin.

C’est vrai que « Montreuil, c’est un petit village ». Tom, un étudiant chineur, est de passage devant le 107. Le temps d’une cigarette, il vient discuter avec les membres de l’association, avec qui il s’est lié d’amitié. Depuis des années, il n’a jamais rien vu « de moins cher que la Croix de Chavaux. Ici, tout est entre cinquante centimes et huit euros. Il m’est arrivé de trouver des pépites à un euro, et de la très bonne qualité. » Ce qui fait le succès de la Croix de Chavaux, c’est le coût du « carré » sur le marché, permettant de vendre à des prix imbattables : « le client repart toujours content ».

Une jeune femme s’arrête devant le portail ouvert. Elle semble hésiter un peu : « C’est ici, les inscriptions pour le marché ? » Zoulikha connaît bien la Croix de Chavaux en tant que cliente. Jeune maman, elle a commencé par chiner des jouets pour sa fille, toujours « neufs et de bonne qualité », avant de s’intéresser à la décoration et aux meubles. Aujourd’hui, pleine d’entrain, elle vient s’inscrire pour la première fois au marché. Au chômage, elle est heureuse de s’essayer à la biffe pour rapporter un peu d’argent au foyer familial. Sous la halle du marché de la Croix de Chavaux, à quelques centaines de mètres de la rue Parmentier, Zoulikha se glissera bientôt parmi les biffins, garnissant son carré de jouets quasi-neufs délaissés par sa fille.

Marine Salaville et Eléa Morel (merci à elle !)

Marine Salaville

Dynamique et -normalement- pleine de bonne humeur, je suis une apprentie journaliste qui cherche à se spécialiser dans les thèmes économiques et internationaux. Mon sujet favori ? L’Union Européenne, mais ça ne vous aura peut-être pas échappé…

Un avis ? Exprimez-vous !