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© Antoine Bonin | DNA

Les vies brisées de l’après-Bataclan

Mardi 12 octobre, les rescapés du Bataclan ont continué de témoigner devant la cour d’assises spéciale de Paris, dans le procès des attentats du 13 novembre 2015. Au-delà de leur nuit d’horreur, ils racontent les traumatismes qu'ils endurent depuis six ans.

1700 parties civiles, 300 avocats, 20 accusés. La plus grande audience criminelle organisée en France résonne depuis le 8 septembre entre les murs du palais de justice historique de Paris, sur l’île de la Cité. Pour neuf mois. Le vendredi 13 novembre 2015, 130 personnes ont été tuées et des centaines d’autres blessées, dans les attentats qui ont ensanglanté la capitale, au stade de France, sur les terrasses des 11e et 10e arrondissements et au Bataclan.

Six ans plus tard, la cour d’assises spéciale de Paris – seule compétente en matière de terrorisme – ouvre l’épineux dossier « V13 », nom tiré de la date des attaques, sous la présidence de Jean-Louis Périès. L’audience est entièrement filmée, pour les archives nationales. Elle est aussi retransmise dans trois salles de retransmissions pour la presse et le public, ainsi que par une webradio qui permet aux victimes non présentes de suivre le procès.

Entre le 28 septembre et le 29 octobre, les rescapés et proches des victimes ont été entendus à la barre. Une semaine a été consacrée au Stade de France, une autre aux terrasses, et les trois restantes au Bataclan.

Sur les vingt accusés – complices, commanditaires ou artificiers des attaques – 14 sont présents. Les six autres font l’objet de mandat d’arrêt. Ils risquent des peines allant de six ans de prison à la réclusion criminelle à perpétuité. Salah Abdeslam, le principal d’entre eux, est le seul survivant des commandos. Ils ont été entendus au sixième jour d’audience puis la semaine suivant les témoignages des parties civiles. Ils seront de nouveau interrogés début janvier.

Les témoins se succèdent à la barre : leur gorge est nouée, leurs mains tremblent, leur regard reste souvent fixé sur les notes qu’ils ont préparées. Les questions de la cour sont rares. Pas les sanglots étouffés. En cette 23e journée du procès des attentats du 13-Novembre, la cour d’assises spéciale de Paris écoute une poignée de survivants du Bataclan. Leur histoire commence par ce concert des Eagles of Death Metal, et se transforme en cauchemar. Installés vers la fosse, proches de la sortie de secours, ils ont passé un quart d’heure voire une demi-heure en enfer. Leurs brûlures sont invisibles, mais elles continuent de les consumer.

« On se rappelle de nous pour les commémorations, mais la douleur est là toute l’année… » souffle Sophie, petite brune vêtue entièrement de noir. Concentrée sur ses notes, elle les lit comme si elle les avait maintes fois répétées. L’euphorie du concert, le bruit sourd qu’elle prend pour des pétards, la douleur lancinante dans sa jambe blessée par une balle, le corps de cet inconnu utilisé comme un bouclier. « Ce qui s’est passé au Bataclan était horrible, mais ce qui s’est passé après aussi. », insiste-t-elle.

« Je ne suis pas en vie, je respire. » Shaili, 24 ans, rescapée du Bataclan

Alors Sophie détaille son suivi chaotique. Ce « ponte de la psychiatrie » qui s’endort pendant qu’elle lui raconte sa nuit d’horreur ; cet autre psychiatre qui lui conseille Charlie Chaplin pour calmer ses crises d’angoisse ; celle qui fond en larmes et que sa patiente doit consoler. Elle tient seulement à remercier la psychologue qui l’a enfin aidée : « Sans elle, je me serais suicidée. »

Shaili, elle, ne survit que pour sa mère. Le teint pâle, elle passe nerveusement la main dans ses cheveux rouges. Lâche quelques blagues au fil de son récit, toujours amères. Le 13 novembre 2015, elle était amoureuse, venait d’empocher son bac et vibrait dans deux à trois concerts par semaine. Six ans plus tard, elle « vivote » seule dans un 15m² payé avec les aides de l’État, fume 15 à 30 cigarettes par jour, vide une à deux bouteilles d’alcool. « Pendant deux ans, ma seule victoire a été de participer à des ateliers de dessin, irrégulièrement… » Shaili n’a pas pu reprendre ses études. Cette nuit la hante toujours ; ses crises de panique et hallucinations auditives n’ont pas cessé. « Je ne suis pas en vie, je respire, reconnaît-elle en se tordant les doigts. J’ai vingt-cinq ans… Non, vingt-quatre ! Et le temps file sans moi…  »

Les victimes des attentats témoignent à la barre depuis le 28 septembre ©Daniel FOURAY | Ouest-France

« Au Bataclan, j’ai perdu une certaine part de mon humanité », concède Romain, venu témoigner avec sa femme. Il raconte sa rage de survivre pour ne pas laisser orphelin leur enfant de quatre mois. Son envie de retrouver une vie normale. Mais la peur est toujours là. Celle qui le pousse à échafauder « des centaines de scénarios d’évasion » dès qu’il sort quelque part. Celle qui lui a fait imaginer le terroriste Omar Mostefaï dans une rue proche de son ancien emploi, en Seine-Saint-Denis. « J’ai été pris d’une peur irrationnelle, reconnaît-il. J’ai remonté tout le boulevard en courant… » Depuis, il a troqué ce métier qu’il adorait contre un autre, où il ne s’épanouit pas.

Son travail, Sandrine l’a aussi quitté. Son employeur l’a licenciée dès qu’il a su qu’elle avait été au Bataclan. Elle n’en a pas retrouvé. « J’ai passé six ans de ma vie enfermée dans ma chambre, avoue-t-elle. J’ai 42 ans depuis le 13 novembre 2015. » La musique a toujours été son refuge : elle vivait au rythme des concerts, les consommait « de manière boulimique ». Elle ne s’y rend plus qu’épisodiquement.

Pendant longtemps, les terroristes lui ont volé le seul lieu où elle se sentait bien : une salle de concert. Mais à la barre du tribunal elle désigne son haut de dentelle noir pour prouver le contraire. Le 13 novembre 2015, il était maculé de sang. Elle le porte aujourd’hui comme une note d’espoir. « Ce soir, je vais retourner dans une salle de concert pour la première fois depuis trois ans. Ce soir, je vais vivre. »

Apolline Le Romanser

Apolline Le Romanser

Journaliste en devenir, j'aime les histoires du quotidien, flâner dans les rues de bon matin et les tasses de thé. Vous retrouverez certainement ma plume sur des sujets de société ou de santé.

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