L’Ombre de Staline : raconter l’Holodomor par l’image
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L’Ombre de Staline : raconter l’Holodomor par l’image

Réalisé par Agnieszka Holland, L’Ombre de Staline dépeint l’histoire de Gareth Jones, lanceur d’alerte avant l’heure qui se rendit en Ukraine en 1933 et essaya tant bien que mal de crier l’ampleur et le désastre de la famine. Une véritable entreprise mémorielle où l’image, dans son sens premier comme figuré, est centrale.

Sorti dans les salles françaises le 22 juin, L’Ombre de Staline ne doit pas sa force à son scénario, somme toute classique, qui reprend le schéma habituel des œuvres mettant en scène des lanceurs d’alerte. Après l’interrogation et la suspicion vient la découverte de la vérité, évidemment cachée, qui amène le personnage à se battre pour la rendre publique. Puis arrive le dénouement, positif s’il parvient à ses fins ; négatif s’il échoue. Avec éventuellement un sous-titrage final expliquant les retombées de la révélation, et/ou l’avenir du protagoniste. Ce déroulement usuel n’en rend pas moins certains des films qui l’utilisent émotionnellement très forts, mais là ne se trouve pas l’intérêt de L’Ombre de Staline. « Mr Jones » – personnage principal et titre original de l’œuvre – ne semble être qu’un prétexte pour le véritable enjeu du film : raconter l’Holodomor, cette famine longtemps occultée qui a sévi en Ukraine et au Kouban entre 1932 et 1933 (voir par ailleurs). Et pour ce faire, utiliser l’image ; car si la parole peut minimiser, l’image, elle, marque l’esprit. Souvent silencieuse, elle dénonce tout autant.

Quand on parle de cinéma, il est bien sûr évident que l’image est importante – c’est même le fondement du septième art. Mais ici, c’est par elle, et presque uniquement par elle, que le spectateur est amené à appréhender la famine.

Dans l’immensité froide de la campagne ukrainienne, où Gareth Jones se rend pour trouver des réponses à ses questions, ce ne sont pas des paroles, si rares, qui lui font découvrir l’ampleur du désastre. Plutôt des regards, emplis tantôt de convoitise face à la nourriture, tantôt de tristesse ; des corps inertes retrouvés dans un lit, ou dans la neige ; des charrettes où s’amoncellent des cadavres, récupérés çà et là parmi ceux qui sont tombés ; des morceaux d’écorces rongés par des dents affamées ; un corps écorché, conservé à l’arrière d’une maison et dont on imagine avec effroi l’utilité. L’image supplante alors les mots, face à l’indicible qui n’est jamais complètement avoué ; face à ce qui doit demeurer caché, puisqu’une simple question posée par le journaliste est passible de mort.

Ces images d’Ukraine sont d’autant plus saisissantes qu’elles peuvent être mises en parallèle avec celles de Moscou, notamment la soirée organisée par le correspondant du New York Times Walter Duranty. Aux lumières chaudes et à l’atmosphère étouffante succède le froid et le dénuement de ces immenses étendues neigeuses. Après un rythme de plus en plus rapide et entêtant vient la lenteur du parcours de Gareth à travers des villages à moitié désertés. À la richesse, l’excès, le sexe et la drogue s’oppose la faim, le vide et la mort.

La Ferme des animaux , image des dérives de l'idéologie communiste

Agnieszka Holland, la réalisatrice, ne se contente pas de filmer l’Ukraine : à travers l’histoire de Gareth Jones, c’est aussi le contexte de l’entre-deux guerres, les dérives de l’idéologie communiste et l’aveuglement des démocraties « occidentales » qui sont représentés. Pour raconter cette situation, l’image est encore de rigueur, dans un sens cette fois plus figuré : le symbole. Symbole retrouvé dans les mots de George Orwell et sa Ferme des animaux, dont les citations ponctuent le récit. L’ouverture du film sur l’écrivain en train de débuter son ouvrage est évocatrice – même si Orwell ne commence sa fable qu’en 1943 : aux origines de l’Holodomor se trouve l’idéologie communiste, qui clame offrir un monde meilleur pour les prolétaires opprimés mais qui se révélerait finalement bien peu différente de ceux à qui elle prétend s’opposer.

« Dehors, les yeux des animaux allaient du cochon à l’homme et de l’homme au cochon, et de nouveau du cochon à l’homme ; mais déjà il était impossible de distinguer l’un de l’autre. »

George Orwell, La Ferme des animaux

Ces citations, prononcées à chaque étape du récit, rendent d’autant plus fort le combat du protagoniste. Comme s’il faisait face, impuissant, à une prophétie cauchemardesque. Mais ce parallèle retrouvé tout au long du film n’est peut-être pas si essentiel – bien qu’il puisse ravir les amateurs de la fable orwellienne – et tend même à alourdir un scénario parfois maladroit, entre longueurs et intrigues secondaires inabouties.

L’intrigue principale paraît finalement suffisante pour dépeindre, à elle seule, les enjeux de l’entre-deux guerres mis en avant par le film. Période qui habite encore l’imaginaire collectif, elle est ici décrite comme celle de la montée du nazisme. Si elle est sous-estimée un temps par les hommes politiques de l’ouest de l’Europe, ils voient finalement en Staline un allié convaincant. Au point d’ignorer ou taire ses crimes face à la « nécessité » de contrer Hitler, comme l’homme d’État britannique Llyod George sollicité, dans le film, par Gareth. 

L’historicité de l’œuvre ne doit pour autant pas tromper ; intérêts économiques et calculs politiques demeurent.

Apolline Le Romanser

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Apolline Le Romanser

Journaliste en devenir, un brin rêveuse mais décidément très curieuse. Ce qui me passionne ? Creuser un sujet sous tous ses angles et, je l'espère, parvenir à « porter la plume dans la plaie ».

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