« Manuscrits de l’extrême », écrire l’insoutenable
© Apolline Le Romanser

« Manuscrits de l’extrême », écrire l’insoutenable

Publiés à la suite de l'exposition éponyme qui s'est déroulée du 9 avril et 7 juillet 2019 à la Bibliothèque nationale de France, les Manuscrits de l'extrême sont un recueil de 80 manuscrits contextualisés, catégorisés selon quatre conditions : prison, passion, péril, possession. À travers eux transparaît toute la force des mots qui, dans la détresse, deviennent un besoin.

«[…] lorsque nos vies menacent d’être brisées, l’usage des mots demeure l’ultime manifestation de ce qui constitue et fonde notre humanité. » C’est ainsi que Laurence Le Bras, commissaire de l’exposition éponyme, achève l’introduction des Manuscrits de l’extrême ; c’est ainsi que commence ce voyage entre mémoires et maux, où l’écriture n’est plus simple vecteur de récits et pensées mais l’exutoire de mains affligées. Issu de l’exposition ayant eu lieu à la Bibliothèque nationale de France entre le 9 avril et le 7 juillet 2019, ce livre – devrait-on dire recueil – regroupe quelque quatre-vingt manuscrits contextualisés, organisés selon quatre situations extrêmes : prison ; passion ; péril ; possession. Quatre conditions qui imprègnent les mots de leurs auteurs. Quatre conditions qui donnent à voir toute leur humanité par le prisme de ces émotions qu’ils ne parviennent plus à maîtriser.

« Mais je garde mon crayon et mon carnet que je défends au péril de ma vie. Ce petit carnet contient là une preuve de ma triste vie. » 
Anonyme, Carnets noirs de l'Occupation 

A la lecture de ces pages, rester insensible est à peine imaginable. Ces mots griffonnés à la hâte, lettres tantôt enflammées, tantôt désespérées, journaux intimes remplis quotidiennement par des détenteurs en proie aux pires inquiétudes, ont un même point commun : l’urgence. Le besoin. Tout support est alors utilisable et utilisé : une écorce de bouleau, une chemise, une chaise ou encore un simple papier jeté par-delà un train menant à une mort certaine.

Si certains personnages célèbres comme Marie-Antoinette, Apollinaire, Marie Curie, Victor Hugo et tant d’autres se succèdent au fil des pages, tous ne sont pas si connus. C’est le cas d’un résistant anonyme de la Seconde Guerre Mondiale, dont le journal a été retrouvé : les pages sont remplies de dessins et d’écritures, traces de son quotidien, de son ressenti, de sa façon d’être. Traces d’une vie dont un simple nom n’aurait su rendre compte et que les mots immortalisent.

« Je vous écris avec de mon sang sur du linge, parce que messieurs les officiers me refusent d'encre et de papier »
Latude

Au-delà des mots et leur signification, la forme que peuvent prendre les manuscrits est tout aussi importante. Entre les lettres et les journaux soigneusement rédigés se trouvent ainsi des papiers fébrilement griffonnés. Des dessins se joignent au texte, parfois, preuves que les mots ne peuvent peut-être tout exprimer ; des larmes également, quoique plus involontaires. C’est là toute la valeur de tels objets : loin de ne conserver qu’une voix, le papier capte un moment, un instant précis dont il garde la mémoire. Mais tout en le faisant voyager à travers les années et les siècles alors qu’une parole même répétée se serait inexorablement estompée, ces écrits restent fragiles. Et cette précarité ne les rend, même numérisés sur des pages bien plus solides, que plus précieux.

« Travailler, écrire, écrire la seule éclaircie possible dans les ténèbres »
Arthur Adamov 

Avec cet ouvrage – et l’exposition qui en est à l’origine – la BnF réussit à redonner vie à ces textes et par là même leurs auteurs. On pourrait regretter, il est vrai, que les quatre conditions retenues ne soient pas assez exhaustives – mais comment l’être ? – et que l’histoire de l’auteur, rédigée à côté de la reproduction, prenne parfois le dessus sur le manuscrit en lui-même. Peut-être que la thématique de la guerre, même si elle n’est pas la seule, en domine d’autres qu’il aurait été intéressant de rencontrer.

Mais le message laissé par ces manuscrits est clair, et invite à repenser le rôle même des mots et leur portée. Écrire ne se limite pas à la volonté, si louable, de raconter une histoire ou même transmettre quelques réflexions ; écrire devient, par ces lignes parfois imparfaites, le reflet d’une humanité.

« Par ces mots, elle vit. Mais notre secret meurt. »
Henri Michaux

Apolline Le Romanser

Apolline Le Romanser

Journaliste en devenir, un brin rêveuse mais décidément très curieuse. Ce qui me passionne ? Creuser un sujet sous tous ses angles et, je l'espère, parvenir à « mettre la plume dans la plaie».

Cet article a 1 commentaire

  1. Avatar
    Avazeri

    J’ ai lu ton article ,tres intéressant….
    Bonne continuation.

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