Quand Marseille s’éveille au féminisme
© Marine Salaville

Quand Marseille s’éveille au féminisme

Au sein du lycée Thiers, lieu d’études élitistes au passé conservateur, a émergé un mouvement féministe farouche mais inclusif, déterminé mais conscient de ses intérêts. Découverte de l’agitation féministe qui règne depuis peu dans la cité phocéenne.

Ce lundi 31 août, un parfum de pré-rentrée flotte dans l’air marseillais. A même le sol, près d’une fontaine au clapotis paisible, une vingtaine de jeunes se sont réunis, s’attirant des œillades curieuses. L’endroit est fréquenté mais reste calme ; on se croirait à mille lieues du bruyant, coloré et odorant quartier de Noailles, pourtant quelques mètres en contrebas. Sur le chemin entre celui-ci et leur lieu de réunion, nos protagonistes ont dû croiser, avec plus ou moins de plaisir, le lieu où ils étudient : le lycée Thiers.

Un lieu à l'histoire religieuse

Véritable institution marseillaise, accessoirement au cœur d’une polémique liée à son nom, l’édifice – l’un des plus anciens lycées français – regorge d’histoire et de culture. Mais si sous ces voûtes se trouvait autrefois un couvent, c’est un tout autre type de jeunes gens qui est désormais accueilli ici, dans la plus petite partie du bâtiment : des préparationnaires.

La cour des classes préparatoires du lycée Thiers

Et c’est donc dans ce lieu passablement conservateur qu’a émergé, en cette année scolaire 2019-2020, un tout nouveau mouvement féministe. Car, on peut le regretter, l’élitisme de la partie consacrée aux CPGE (classes préparatoires aux grandes écoles) du lycée ne rime pas forcément avec progressisme ; et le machisme, voire les violences faites aux femmes, ont leur place ici comme partout ailleurs.

Vous me croyez trop catégorique ? Venez donc voir sous l’arbuste dans la cour. Une plaque y honore la mémoire d’une ancienne élève morte sous les coups de son compagnon, il y a deux ans seulement. Des rumeurs d’agressions verbales et physiques se chuchotent dans les couloirs, et les jeunes filles en prépa scientifique, en très large minorité, peinent parfois à trouver leur place.

Sans oublier que Thiers est à Marseille, et que Marseille connaît ses propres victimes. Un soir d’avril 2019, Marie-Bélen, 21 ans, étudiante en anthropologie, est agressée dans la rue. Un coup de couteau en plein cœur pour elle, et une immense souffrance pour le groupe d’étudiants de Thiers très proche de la jeune femme.

Agitation féministe et création de Nous Toutes Thiers

Même s’il ne peut être directement qualifié de féminicide, l’implication du genre de la victime n’ayant pas été démontrée, ce drame pourrait bien avoir fait souffler un vent de féminisme sur la ville. Des manifestants aux lèvres rouge sang réclament aussitôt #JusticePourMarieBélen, faisant d’elle un symbole du sexisme ambiant à Marseille.

Est-ce un hasard ? Depuis, les affiches féministes fleurissent à Marseille. Quelques mois auparavant, en janvier déjà, s’était créé le groupe Marseille Féministe, qui se mobilise contre le sexisme et les discriminations, s’aidant des réseaux sociaux. En septembre 2019, ce fut le tour des Colleuses de Marseille de s’organiser pour diffuser des messages féministes sur les murs de la capitale provençale.

Exemple de l'action des Colleuses de Marseille. Source : @collages_feministes_marseille

Près de la fontaine sur le cours Julien, Anaïs, à peine la vingtaine, confie : « J’ai d’abord fait partie des Colleuses de Marseille, puis je me suis demandé pourquoi ne pas faire la même chose à l’intérieur du lycée où j’étudiais. » Naît donc Nous Toutes Thiers, une branche du fameux collectif contre les violences sexistes et sexuelles, pour diffuser des idées féministes au sein du lycée, et informer les étudiants sur la réalité de ces violences.

Avec des amies, Anaïs commence donc par coller des affiches dans le lycée. Elles utilisent d’abord les panneaux d’affichage à disposition, puis la cafeteria, lieu d’expression privilégié, jusqu’à se faire rappeler à l’ordre par le proviseur pour une affiche collée à même le mur dans la cour.

Très vite, le groupe grossit, d’abord alimenté par les classes littéraires (A/L et B/L), puis promptement rejoint par nombre de biologistes, classes également très prisées par les jeunes femmes. Des lycéennes manifestent aussi leur intérêt ; le bouche-à-oreille, avec un gros coup de pouce d’Instagram, fonctionne à merveille. « Complètement inespéré » avoue Anaïs : elle ne pensait qu’aux préparationnaires lors de la création du mouvement. Quelques garçons osent même pointer le bout de leurs nez, et deviennent des membres moteurs du groupe, toujours prêts à échanger.

Anaïs (deuxième en partant de la gauche) et trois autres militantes de Nous Toutes Thiers, à la fin de la réunion sur le cours Julien | © Alexandre Sauvage

Vient donc le moment d’agir, et le 8 mars est l’occasion parfaite pour cela. Préparation de pancartes et d’affiches, puis blocus du lycée et manifestation le jour venu… La popularité du groupe connaît son apogée ; mais l’arrêt des cours et le confinement ont stoppé net la dynamique.

Et maintenant ?

Les projets sont nombreux pour le petit cercle réuni sur le cours Julien. Dès le 12 septembre, plusieurs étudiants participeront à l’action « Je te crois », mettant en valeur le témoignage de victimes de violences sexistes et sexuelles. Le 23 novembre, Nous Toutes Thiers manifestera à l’occasion de la journée mondiale contre les violences faites aux femmes, sans parler évidemment du 8 mars. Le groupe prévoit même de soutenir les Ouïghours, n’étant pas à une cause humaniste près.

Nous Toutes Thiers vise donc le consensus, cherchant clairement à éviter de tomber dans l’extrémisme : « Ça bout en moi, mais il faut canaliser cela pour rassembler », nous confie une des militantes. Si dans sa vie personnelle, la jeune fille n’a pas peur de parler crûment, surtout à ceux qui l’insultent via les réseaux sociaux, elle sait que le mouvement a besoin d’une ligne plus consensuelle pour trouver du soutien.

D’ailleurs, le petit groupe n’ignore pas que cette ligne doit impérativement être définie : « Il faut qu’on se mette d’accord à nouveau sur ce qu’on défend, notamment sur la question du voile ». Très ouvert à la discussion, le groupe Nous Toutes Thiers organise des débats, et n’hésite pas à aller sensibiliser dans les classes à majorité masculine. Et cela ne fait pas de mal, à en croire les insultes et les menaces régulièrement reçues, parfois anonymement, mais parfois à visage découvert et de vive voix, par les membres du groupe.  « Ce qui est fatigant, soupire Anaïs, c’est qu’on a toujours l’impression d’être une éducatrice. Mais si on ne le fait pas, qui le fera ? ».

Autocollants informatifs diffusés par le groupe Nous Toutes Thiers dans l'enceinte du lycée | © Alexandre Sauvage

Né d’un lieu élitiste et historiquement conservateur, créé de toutes pièces par des étudiants déjà totalement surmenés, ce mouvement a décidément de quoi étonner ; mais peut-être est-il le symbole d’une ville pleine de contradictions, machiste mais chaleureuse, où se mêlent toutes les origines sous un soleil de plomb.

Marine Salaville

Marine Salaville

Dynamique et -normalement- pleine de bonne humeur, je suis une apprentie journaliste qui cherche à se spécialiser dans les thèmes économiques et internationaux. Mon sujet favori ? L’Union Européenne, mais ça ne vous aura peut-être pas échappé…

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